Les dernières éoliennes

Tout est calme. D’un vert d’émeraude. L’herbe me caresse les genoux. Le soleil perce à travers les arbres et vient lécher l’épais tapis de mousse. En levant les yeux, je découvre la vie qui règne ici. Ecureuils, libellules, oiseaux. Un pivert fait tomber un large morceau d’écorce à côté de moi. Je le ramasse et y découvre une colonie de fourmis, dont une, plus aventurière que les autres, grimpe sur ma main, remonte jusqu’à ma paume et continue sur mon poignet. Je l’observe et me prends à sourire comme une gamine de huit ans. Une belette passe entre mes jambes et court dans un buisson d’où s’envolent une myriade de papillons rouges. Magnifique. J’avance dans ce sous-bois moucheté de fleurs violettes, jaunes et bleues, escortée par le vol grave des bourdons. Soudain un craquement. Lointain. Des feuilles bougent de l’autre côté de la clairière. Je monte sur une vieille souche d’arbre saturée de vert pour mieux voir. Il est là. Un immense cerf aux bois majestueux. Je redescends et marche doucement jusqu’à la lisière. Le chant des oiseaux s’intensifie. La forêt accueille l’animal dans une clameur enjouée, s’époumone avec entrain. Je me cache pour observer le spectacle. Le cerf tend une patte et fait une révérence. Des ise ux vi nn t se nicher r s bo s. T0ute la f0rêt est làAààà. Puis le cerf

clignote

cligno te

clignote

c li

cli g n o te

c li gn o te

et disp raît en carrés vi o let, ve rt et bl e u.

Putain de casque VR.

Je l’enlève rageusement, et tâte mon front qui porte déjà les stigmates de la demie heure qui vient de s’écouler. Plus les jours avancent, et moins je peux passer de temps dans ces univers virtuels. J’avais pour habitude de me détendre sur les plages de Copacabana en reluquant de beaux éphèbes jouer au beach volley, mais une fois le programme a bugué et fait soudainement apparaître une immense pieuvre à l’horizon. J’ai failli en avoir une crise cardiaque. Je me suis levé en hurlant et j’ai directement supprimé ce truc. Bye bye les beaux mecs. La forêt n’est pas si mal, mais il faut croire qu’elle aussi est devenue obsolète… Sûrement mon vieil ordinateur qui surchauffe.

Dire qu’au début, je pensais pouvoir me passer de réalité virtuelle. Quand le vieux Henri en a eu marre de sa vie d’ermite, j’ai pris la relève. Il avait surveillé pendant 6 ans ces éoliennes, seul, depuis l’Effondrement. Tout ça pour fournir de l’électricité à Astet. Il m’avait dit « Tu verras Chloé, la VR c’est utile ici, on se fait quand même chier tout seul ». Bingo. On s’emmerde souvent. Quand j’ai pris mon poste de garde, je me disais que la solitude allait me faire un peu de bien. Après la mort d’Hassan, la vie en communauté n’avait plus du tout le même goût. J’avais remplacé les voix du village par le bruit des éoliennes. Il fallait s’y habituer mais au final je n’ai pas perdu au change, même si je ne crache pas sur les quatre jours par mois que je passe à Astet. Quand on a rejoint le village, Hassan et moi, il y avait cinq éoliennes. Malheureusement une s’était arrêtée sans jamais repartir et l’autre avait été attaquée par des tarés de l’Ordre, d’où la surveillance. Il en reste trois aujourd’hui. Et c’est à moi de les garder.

Le principal pour ne pas devenir cinglé, c’est d’avoir une routine quotidienne. La mienne commence par un espresso, vestige du monde d’avant et privilège du gardien des éoliennes. Pour éviter que les stocks de café descendent trop vite, on avait en avait limité l’usage. Je n’aère jamais avant midi pour garder l’odeur dans la maison. Puisque la VR a planté, j’ai une demie-heure d’avance sur mon planning. Avant de sortir, j’inspecte mon fusil, le décrasse un peu. Dehors, le paysage n’a rien à voir avec les couleurs saturées de la forêt. La neige qui recouvre les alentours ferait passer la plaine pour une énorme meringue. Le ciel est bas ce matin. Alf n’a pas l’air d’être dans l’étable. Qu’est-ce qu’il fout ? Je l’appelle en faisant claquer ma langue et le cheval accoure aussitôt. « Alors mon grand, déjà debout ? ». Ce canasson a toujours l’air content de me voir, alors qu’on fait tous les jours le même trajet… Par culpabilité je ne l’attache jamais. La maison est située sur une petite colline, à environ 500 mètres de la première éolienne. De là, j’ai vu sur tout le parc. J’installe la selle, monte sur Alf et le lance au trot.

Au pied de chaque mat se trouve un transformateur. Je note les données pour voir si la production électrique est stable, histoire de ne pas avoir de mauvaises surprises. Bien sûr, on pourrait se passer d’électricité et vivre à la bougie, comme le font sûrement d’autres survivants. Mais Astet possède un hôpital de fortune qui abrite Sophie, une gamine de 15 ans dans le coma. La maintenir en vie, c’est conserver une once d’espoir pour elle, et pour tout le monde. On a besoin de ces éoliennes. Mais elles attisent la convoitise des autres villages et surtout de ce fameux « Ordre de la Déconnexion ». Une secte de dégénérés qui a pris de l’ampleur au début de la guerre civile et qui prône les actes violents afin d’abolir l’utilisation de l’électricité. Au début on pensait que c’était seulement des amishs un peu énervé. Et puis ils se sont pris à des barrages, saboté des centrales au nom de la Grande Déconnexion. Tu parles d’une connerie.

Il y a quatre ans, quand l’Ordre était venu pour détruire nos éoliennes, ils étaient d’abord cinq. Ils se sont pointés en plein jour. Sauf qu’Henri, ce vieux machin, n’est pas n’importe qui. C’est un ancien champion du monde de biathlon. Ils les a descendu un par un sans quitter sa chaise à bascule. Deux mois plus tard, le gourou de l’Ordre nous a envoyé trois autres gars. Cette fois, c’était le matin, très tôt. Henri a été réveillé par le bruit de l’arc électrique du transformateur saboté. Quand les attaquants se sont rendus au bas du mat de la seconde éolienne, Henri avait eu le temps de sortir et de les flinguer de justesse. Le lendemain on a installé des détecteurs de mouvement partout autour du parc.

Après mon inspection, je rentre à la maison m’occuper des légumes dans la serre, avant le déjeuner. L’après-midi est plutôt calme. Je fais parfois du sport. Reprendre la gym a quarante ans passé était dur au début, mais ça aide à ne pas trop déprimé. Cette fois, je reste dans la véranda, en fumant un peu d’herbe que je fais pousser moi-même. Chloé ma grande, faut pas se laisser aller. Le soleil commence à décliner. La lumière est belle. D’un seul coup le décor ressemble à une illustration de Simon Stalenhag. Comme si la plaine enneigée avait été colonisée par des engins venus d’ailleurs. Je dois être défoncée. Je ne remarque pas tout de suite que j’ai les larmes aux yeux. Hassan… Tu me manques tellement. J’aimerais que tu sois là, que tu vois ça. Qu’on puisse vivre la fin du monde ensemble…

La nuit tombe pendant que je me fais à manger. Pour me réconforter, ce soir c’est chili con carne. En conserve, celui que je préfère. Hassan se moquait souvent de mes goûts bizarre en terme de nourriture. Il avait raison, je n’ai jamais su cuisiner. A notre deuxième rendez-vous, il m’avait invité chez lui et préparé un superbe repas. Un poulet sauté aux noix de cajou. Un vrai délice. En fond résonne le peu de musique qui traîne sur l’ordinateur. Ed Sheeran, Vianney, Angèle, Maroon 5, il m’aura fallu l’apocalypse pour que je m’intéresse à leur musique. Heureusement quelqu’un avait laissé « Is This It » des Strokes sur l’ordinateur. L’album entier. Je l’écoutais une fois par mois, pour éviter de m’en dégoûter. Comme une sorte de récompense.

21H, je m’installe dans mon fauteuil alors qu’il fait nuit noire dehors. Ce soir je termine Les Dépossédés, d’Ursula Le Guin. « Vous ne pouvez pas acheter la Révolution. Vous ne pouvez pas faire la Révolution. Vous pouvez seulement être la Révolution. Elle est dans votre esprit, ou bien elle n’est nulle part ». C’est cette citation incroyable qui m’avait incité à lire ce bouquin. Et je n’étais pas déçue du voyage. Son style est d’une puissance ! Je connais très peu Kropotkine mais ça m’inté — TÛT TÛT TÛT.

L’alarme me fait sursauter. Une lumière rouge clignote. Quelqu’un est entré dans le parc. Je me rue dans la véranda pour essayer de voir quelque chose. Une lampe torche vient de s’éteindre. Des intrus. J’enfile ma parka, mes chaussures et je suis dehors, fusil à l’épaule en 10 secondes chrono. Alf est déjà devant. Je monte sans selle et le lance au galop vers les éoliennes.

Connards mais connards mais bande de connards, vous allez nous foutre la paix !

Je suis à 100 mètres de la première éolienne quand une explosion racle l’air, propulse des éclats métallique. La nuit se tâche de rouge et d’orange. Ca tranche l’horizon de part en part. Alf se braque et hennit. Je me rattrape de justesse, sidérée par le souffle et les couleurs. L’obscurité est saturée d’un nuage qui monte vers le ciel. Je reprends mon sang froid quand je me rends compte que l’éolienne qui crame est celle qui ne fonctionne plus depuis des années. L’Ordre envoie des putain d’amateurs. Mais avec des bombes cette fois. Alf n’arrête pas de bouger. Je descends et le laisse filer. Une balle fuse près de mon oreille. Je me baisse et me mets à couvert derrière un talus. Quelques coups de feu tirés à l’aveugle. Aucune idée de combien ils sont, les tirs viennent du même endroit. Je rampe sur le sol en essayant de me faire la plus petite possible. De nouveau à couvert, je regarde ce qui se passe, j’écoute, longuement, scrutant chaque détails, chaque bruissement. Quelqu’un bouge. Des pas dans la neige. J’arme mon fusil et sors la tête pour voir ma cible. Un crissement à gauche. L’éolienne en flamme tombe lentement et s’étale de tout son long en faisant vrombir le sol dans un grand fracas. Avec tout ce bordel, j’ai perdu de vue mes assaillants. L’incendie va se voir depuis Astet, ils vont envoyer des renforts. Mais pas le temps pour ça. Il faut que je les empêche de recommencer. Pour le village, pour Sophie. Grande inspiration. Un. Deux. Trois. Je sors et cours en direction d’une pale d’éolienne dans la neige. Deux, non trois balles dans ma direction. Je roule et m’accroupis derrière un morceau de métal. Je sais où t’es connard, patience. Plus personne ne bouge. L’air est atrocement chaud. Je fouille mes poches et sors deux petits pétards. Quand il m’avait appris à tirer, Henri me les avait donné en me disant que ça ferait diversion, si jamais. J’en allume un, et le lance à droite. Je suis prête. Dès qu’il éclate, je me lève, retiens ma respiration et tire trois fois. L’assaillant s’écroule.

Je m’avance prudemment vers l’homme au sol. Quelqu’un de pas très grand. Il gémit. Je le braque et découvre que c’est une jeune femme, d’à peine 16 ans. Une gamine. Cette secte de tarés utilisent des enfants maintenant. Elle est touchée à l’épaule et à l’abdomen, se vide de son sang. Je me précipite pour lui faire un point de compression. La terreur se lit dans ses yeux. « Je veux pas mourir » qu’elle me dit, entre deux souffles court. Je comprends vite qu’elle est seule, il n’y a que nous deux dans cet enfer blanc. Elle perd trop de sang, trop vite. Je lui prends la main et la serre aussi fort que je peux. « Comment tu t’appelles ? ». Je pose la question avec des boules de pétanque dans la gorge. J’entends seulement « Margaux » dans un dernier souffle. Tout ralenti, s’arrête. Je reste là, sans savoir quoi faire, ni quoi dire. Ses yeux sont encore grands ouvert. D’une caresse, je les lui ferme, laissant une tâche de sang sur son visage blême. La neige peine à nettoyer tout ce rouge. Je reste près d’elle, sans pouvoir pleurer. Tu n’aurais pas dû avoir cette vie Margaux. Le monde est devenu un grand ogre qui dévore ses enfants. Pourtant malgré le drame qui se joue ici, malgré l’incendie, tout est tranquille, atrocement tranquille. Tout est calme.

Crédit photos: enerfip.fr

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