[VIVEROCHE] – Le carnet de Monnier – Chapitre 2

Sylvie, si tu lis ceci, sache que je suis désolé. Tout avait pourtant si bien commencé.

L’idée de l’emménagement était venue de toi. La petite maison que nous avions prise en location était charmante. Tu avais amené ta collection de livres qui m’a toujours impressionné, moi qui, faute de place, avait lu en boucle les 5 même auteurs pendant ma fugue. Les bouquins, ça pèse lourd. C’est toujours encombrant dans un déménagement. Mais il n’y a rien de plus triste qu’un foyer avec une bibliothèque vide. Je me souviens encore de la joie qui pouvait se lire sur ton visage quand tu les mettais sur les étagères, en m’expliquant avec entrain ce qu’il y avait d’extraordinaire dans tel ou tel livre. La façon dont tu passais la main sur les couvertures parfois jaunies, tendrement, comme pour les remercier de t’avoir fait vibrer les soirs d’automne… Je me souviens aussi que tu te foutais de moi et de mes goûts pourris en déco. Tu avais vite repris les choses en main et on avait fait le voyage jusqu’au IKEA de Strasbourg pour trouver des choses un peu différentes. Sur le chemin, on roulait les fenêtres ouvertes avec la musique à fond. Je me souviens très bien de cette journée.

C’était le début. L’insouciance. L’époque où on parlait la même langue. Un langage secret où un seul mot en valait 100. Avec des expressions bien à nous, que personne ne pouvait comprendre, qu’on avait forgé à l’ombre de notre intimité, avec nos expériences. Une culture commune en somme. Une micro civilisation. Et on avait même nos coutumes. Les soirées DVD le vendredi, une fois par mois on se réservait un soir pour faire la cuisine à deux et se préparer de bons petits plats avec une bonne bouteille de vin. En hiver, on regardait les étoiles depuis l’intérieur, sous un plaid, en écoutant de la musique. L’été on sortait les pistolets à eau pour faire des batailles dans le jardin. Des vrais ado… L’insouciance quoi.

C’est au bout de 3 ans que le vernis a commencé à s’écailler… Et puis je suis devenu ce que je suis aujourd’hui…

Je…

Bref.

Mais restons en 2005. On pouvait déjà sentir les prémices de ce qu’allait devenir Viveroche dans les années qui viendraient. En mai, on s’est tous inquiété quand le médecin du village a eu son AVC. Incapable de prendre le volant pour faire sa tournée, il avait dû quitter sa maison pour se rapprocher de ses enfants dans la banlieue de Nancy. Il n’avait jamais été remplacé. Malheureusement, les personnes âgées se sentaient abandonnées. Maintenant elles devaient prendre la voiture pour aller consulter à Gérardmer. Quand elles en étaient encore capables… Sinon c’était le bus… Et puis dans l’année deux commerces ont fermés. L’ébéniste et le fromager. Qu’est-ce qu’on s’est senti cons, Sylvie et moi, d’avoir fait nos achats chez Ikea… Le fromager avait été remplacé par une camionette itinérante qui amenait les produits directement depuis les petits producteurs. Une super initiative, mais les locaux vides de la fromagerie restaient comme une plaie béante dans les rues de Viveroche. Et on savait que ça ne se refermerait pas.

Cette année là, j’ai intégré la confrérie. Je n’ai jamais vraiment compris si j’avais été choisi ou si c’était un accident. Sûrement un peu des deux… On sortait souvent avec le grand groupe d’amis avec qui j’avais repris contact. Des soirées plaisantes, à jouer aux cartes pendant des heures, à faire des barbecues, ce genre de choses. Et même si les groupes m’ont toujours posé souci, Sylvie me poussait à ne pas trop rester seul, à participer aux soirées. Elle n’est pas comme moi, elle a besoin de voir du monde. Un soir alors qu’on était en train de fêter je ne sais plus trop quoi à la maison, j’ai remarqué quelque chose d’étrange. En fin de soirée, quand on commençait à être éméché, Anna parla d’une rumeur qui courait dans le village. On avait vu plusieurs fois un petit groupe de personnes à différents endroits la nuit, dans la forêt. C’était quelque chose jeté dans la discussion, comme ça, entre le vin et le fromage. Rien de vraiment important. Quelqu’un répondit que ça devait être sûrement des gosses qui s’amusaient, pas forcément des délinquants, encore moins des fantômes. On passa vite à autre chose. Pourtant Fred se toucha l’oreille plusieurs fois. C’était discret mais pour moi, ça ne passa pas inaperçu. C’est mon meilleur ami, je le connais par coeur. Et quand Fred se touche l’oreille comme ça, c’est qu’il est nerveux. Je n’ai pas vraiment compris pourquoi au début, et je suis passé à autre chose, en gardant ce détail à l’esprit. Puis à la fin de la soirée, quand tout le monde se disait au revoir, j’ai vu Petra chuchoter à l’oreille de Fred, le visage plus sérieux que lorsqu’elle saluait les autres invités. J’ai alors commencé à soupçonner une liaison entre les deux. Fred était célibataire et je n’avais pas vu de filles traîner autour de lui depuis des lustres. Mais Petra était mariée… En y repensant, j’étais vraiment à côté de la plaque mais bon, comment est-ce que j’aurais pu me douter de la suite?…

La semaine suivante, Fred me demanda de passer chez lui un certain soir dans la semaine pour l’aider à faire je ne sais plus quoi, mettre un vieux meuble dans sa cave je crois. Bref, le soir venu j’ai complètement oublié et je me suis rendu compte seulement le lendemain matin que je devais passer chez mon vieux pote. Le soir même, en ayant fini de la paperasse à la Poste, je suis passé voir Fred chez lui. Il commençait à faire nuit si je me souviens bien. Pour rentrer l’un chez l’autre, on avait un code. On devait frapper deux fois, puis trois, puis encore deux, et on pouvait rentrer. C’était un peu intrusif c’est vrai. Ca a d’ailleurs fait rager Sylvie plus d’une fois quand Fred venait nous voir. Ce soir là, j’ai frappé le code à sa porte. En entrant, je tombais nez à nez avec Fred. Mais il n’était pas seul dans sa cuisine. Il y avait Petra bien sûr, mais aussi Damien, sa femme Sandra et le vieux Hervaud. Sur la table, Petra remis vite un bout de tissus sur un petit rocher sombre. Rocher qui se révèlera plus tard être la Pierre Noire. Il y avait aussi un masque fait main. J’avais l’impression de les interrompre dans quelque chose qu’ils auraient aimé garder secret. Tout le monde était figé. Voulant détendre l’atmosphère, j’ai tenté de dédramatiser sur le masque en demandant pourquoi ils préparaient Halloween si tôt. Petra se força à rire. Fred tenta de garder la face et me proposa quelque chose à boire. Je compris assez vite que ma présence dérangeait les autres et que je n’étais pas forcément le bienvenu. Je décidai de partir et de les laisser, en faisant comprendre que j’avais conscience de déranger. Fred me raccompagna à la porte et je lui dis doucement qu’il me devrait des explications plus tard. Il m’assura que ça serait le cas mais que je ne devais pas en parler à Sylvie.

Plus tard dans le mois, alors que ma femme était partie rendre visite à sa soeur dans le Nord, Fred organisa un week-end chasse dans sa cabane. On appelait ça comme ça, mais en réalité c’était plus une façon de passer du temps ensemble en pleine nature, à se raconter des conneries en buvant de la bière. Tout le monde trouvait la Fraxinelle dégueulasse, mais nous on tournait qu’à ça. On devait tirer au fusil une ou deux fois, mais seulement sur des bouteilles vide. Bref, le samedi soir alors qu’on est dehors sur le porche, j’ai senti que c’était le moment pour relancer Fred sur ce qui s’était passé chez lui. Je lui pose la question. Il est distant, sourit sans vraiment répondre. Quand je lui demande si il a une liaison avec Petra, il éclate de rire. Il m’assure que c’est juste une amie, que ça n’arrivera jamais. Après un long silence, il m’a demandé de prendre mon manteau, qu’on allait quelque part. Ce soir là, on a roulé pendant trente minutes dans la forêt, en prenant des chemins sinueux. Je me souviens avoir dit à Fred pour plaisanter que si il voulait me perdre, il aurait mieux fait de me bander les yeux. Il a juste répondu par un ricanement ironique. Il se gara sur un chemin de terre au milieu de nulle part. On a ensuite marché pendant au moins dix minutes, sans rien dire, Fred ouvrant la marche avec une lampe qu’il sortait de je ne sais où. Puis au loin, on vit des torches, dans une clairière. La fameuse clairière avec le dolmen en son centre. Là, il y avait les mêmes personnes que chez Fred, qui attendaient, en silence. J’avançais sans comprendre réellement ce qui se passait. Je demandais vraiment ce qu’ils foutaient là à cette heure. Puis quelqu’un pris la parole, et à tour de rôle, ils m’expliquèrent tout.

La première personne à avoir évoqué Agartha est Louis Jacolliot dans son livre Les fils de Dieu. L’orthographe utilisée est alors Asgartha. Puis deux autres auteurs, Saint Yves d’Alveydre et F. Ossendowski en parleront plus longuement dans leurs ouvrages, en 1910 et 1922. Tous deux ont fait des voyages en Inde et ont entendu parler de ce royaume souterrain supposément situé sous l’Himalaya. Mais c’est en 1927 que René Guenon sort son livre Le Roi du Monde dans lequel l’auteur explique qui serait selon lui le « législateur  primordial » et son rôle dans le monde. Celui-ci serait le garant de la vie spirituelle sur Terre, vivant dans un royaume inaccessible aux hommes. Sauf que tout ceci est beaucoup plus compliqué. Pour comprendre le rapport avec Viveroche, il faut remonter aux origines du village. A cause des rumeurs qui circulaient sur les grottes, Viveroche est devenu un lieu de pèlerinage. Et un homme connu sous le nom de Aubry Froissart, un illettré et ivrogne notoire entra dans une des grottes entourant le village. Il en ressortit deux ans après, en sachant parler six langues différentes, dont l’araméen. Les gens le connaissant pensaient qu’il était mort et attestent qu’à son retour, il avait terriblement changé. Il n’avait plus rien de l’homme qu’il était avant. Car ses connaissances dépassaient les limites de la linguistique. Il savait reconnaître les différentes plantes de la région et se révélait doué en mathématiques. Il avait arrêté de boire et paraissait étrangement alerte, assagi. Quand on lui posa des questions sur ses récents changements, il ne donna jamais de réponses. Beaucoup pensèrent que c’était un miraculé, ce qu’il réfuta. Puis il quitta Viveroche et commença un périple dans le monde entier. On retrouve des traces de lui à Lyon, à Prague, à Turin mais aussi en orient, à Alep et au Tibet. Il a visité différents pays pour accumuler des connaissances. Il meurt en 1609 et n’a écrit qu’un seul livre, La Région Invisible. Cet ouvrage a été perdu jusqu’au 19ème siècle où une édition fait sa réapparition. L’ouvrage passe de mains en mains puis reste dans la famille de celui qui sera le fondateur de notre confrérie : Hermant Gravet. Son père lui aurait remis le livre de Froissart à sa mort. Il l’étudie et se décide de retrouver le village dont il est question dans l’ouvrage. Ainsi Gravet arrive à Viveroche en 1913. Le début de la Première Guerre Mondiale le coupe dans ses recherches. Il retourne à Paris et étudie les théories de Carl Jung. Il reprend ses recherches en 1926, un an avant la parution du Roi du Monde de Guenon. Quand ce dernier sort, c’est une révélation. Gravet est persuadé que l’Agartha décrit dans le livre est une vision archaïque, une représentation mythique de l’inconscient collectif de Jung, et que l’un des premiers humains à avoir frôlé le sol de ce royaume « souterrain » est bien Aubry Froissart. La Région Invisible, Agartha et l’inconscient collectif ne faisait qu’un !

Selon la légende, le royaume serait accessible par des galeries un peu partout sur la planète. Gravet propose que ces entrées se font par l’intermédiaire de pierre dont les propriétés acoustiques permettent un passage. Et que ce royaume supposément souterrain est en réalité un territoire hors de l’espace et du temps. Gravet commence alors à défricher tout le côté mythologique de ces découvertes. Dans ses notes, il fait à la fois référence à Agartha et à « la dimension cachée », pour désigner la même chose. Etablissant un laboratoire à Gérardmer pour éviter d’attirer trop l’attention sur lui à Viveroche, il mène des expérimentations dans les grottes proche du village avec dans l’idée de retrouver le chemin parcouru par Aubry Froissart. Après des mois d’obstination et de lectures approfondies de La Région Invisible, Gravet fait une découverte qui mènera à la création de notre confrérie.

On m’a raconté toute cette histoire pour la première fois la nuit, dans la forêt, éclairé par des torches, dans une atmosphère des plus bizarre où des amis d’enfance s’étaient transformé temporairement en inconnus. J’avais pensé à une blague, mais tout ceci est bien vrai. Damien posa la Pierre Noire sous le dolmen. Tous mirent leurs masques sauf Fred, qui me regardait avec un sourire. Il prit ma main, la posa sur la Pierre et mit son masque. Les autres se rassemblèrent autour et firent de même. Quelqu’un sortit un diapason, le fit sonner et le colla contre la Pierre. Puis le décor vacilla. C’était la première fois que je voyageai dans cette contrée qui ne se trouve sur aucune carte.

« Les sons sont les chemins qui mènent droit à nos têtes »

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