[VIVEROCHE] – Le carnet de Monnier – Chapitre 1

Ce texte est la suite (ou le préquel) de la fiction audio Les Chroniques de Viveroche disponible ici: https://soundcloud.com/user-612808588/sets/les-chroniques-de-viveroche-1

Il est préférable d’écouter la saison 1 avant de commencer ce préquel pour éviter des révélations et mieux comprendre l’intrigue.

[SPOILERS]:

Le carnet de Louis Monnier a été retrouvé à Agartha. Souvenez-vous, Monnier était porté disparu pendant les évènements de Viveroche, et on apprend finalement qu’il est mort en allant dans les territoires interdits. Voici le premier chapitre de son carnet:

On a tous déjà eu à faire à des hallucinations auditives. On croit entendre des mots dans une chanson et finalement les paroles n’ont rien à voir, se révèlent bien différentes. Dans « La bombe humaine » de Téléphone, les vraies paroles sont « les SENS sont les chemins qui mènent droit à nos têtes ». Comme un idiot, j’ai toujours pensé que c’était « les SONS sont les chemins… ». J’avais cette erreur en tête à chaque fois que j’arrivais devant la Pierre Noire. Avant d’aller à Agartha.

Mais peut-être que je devrais reprendre depuis le début. Tout commence ici, à Viveroche. J’y suis né le 18 juin 1975. C’était un mercredi je crois… En tout cas c’était à 16h15 précisément. Ma mère, Paulette, m’a répété toute mon enfance que j’étais arrivé pile pour le goûter, et chaque année nous mangions tous les deux un énorme gâteau au citron à cette heure là. Elle m’a élevée seule. Mon père est décédé quand j’avais 2 ans. Ca ne m’a pas empêché de vivre une enfance heureuse, parfois teintée de mélancolie…

Nous allions tous les dimanche matin voir des films dans le vieux cinéma du village. Il a été détruit depuis. J’y ai vu certains Disney et puis surtout « Les 400 coups ». Il faut savoir que même si j’étais un petit garçon joyeux, je demeurais assez timide. Et quand j’ai vu Antoine Doinel, le héros du film, avec cette gouaille solaire, j’ai essayé tant bien que mal de devenir comme lui. Ca n’a jamais réellement fonctionné. En primaire, tout le monde disait que j’étais « sensible ». Je détestais cette expression.  Mais dans ma tête je voulais être Antoine Doinel.

Un matin j’ai eu une idée. J’allais faire taire tout le monde, et plus personne ne dirait que Louis Monnier est « sensible ». J’avais dans l’esprit que les enfants qui ne se faisaient pas embêter faisaient souvent des farces.  J’en avais préparé une, mais la cible n’était pas n’importe qui. Alors j’ai cueilli un bouquet de marguerite. En arrivant dans la cour de l’école, j’ai caché les fleurs dans mon dos, et je me suis dirigé d’un pas décidé vers madame Blondin, notre institutrice, alors qu’elle était entourée d’autres enfants. Je l’ai interpellée et quand elle s’est retournée je lui ai présenté le bouquet, un peu trop près du visage. Elle était allergique alors elle a vite tourné de l’oeil. Au départ ça ne devait être qu’une simple blague pour montrer aux autres que je pouvais aussi faire des farces, que j’étais assez fort pour en faire. Mais là ça avait un peu trop bien marché… Quelle réflexion débile. En écrivant ces lignes, j’en ai encore mal au ventre… Quand madame Blondin s’est réveillée, je suis allé m’excuser. En classe, j’étais son chouchou et elle avait toujours un regard bienveillant quand elle me parlait. Cette fois, la bienveillance avait disparue. Dans ses yeux, je pouvais voir de la déception. Je l’avais trahie pour me faire bien voir auprès des autres élèves… Je lui ai tout expliqué et elle m’a pardonné. Le reste de l’année, j’ai passé tous les soirs à l’aider à ranger la classe et nettoyer le tableau.

Ce jour-là, j’ai compris deux choses : que la culpabilité pouvait peser lourd. Et que le nom Monnier avait mauvaise réputation à Viveroche. Je n’ai jamais réellement saisi de quoi il s’agissait mais apparemment mon père, comme son père avant lui, avait vécu de petites fraudes et les gens disaient que la famille Monnier était une famille de feignants, voir de bons à rien. Avec ma blague de mauvais goût, j’avais donné raison à tout le village… Sachant cela, je me suis fait tout petit jusqu’à la fin de l’année, mais je voyais que certains élèves avaient peur de moi.

Au collège, on parlait encore un peu de cette « affaire ». Mais c’était de l’histoire ancienne, avec le temps c’est devenu une sorte de légende urbaine. J’ai malgré tout g ardé une réputation un peu négative. Je me souviens que c’est à ce moment que j’ai commencé à beaucoup écouter Brassens. Vous comprendrez aisément pourquoi. Je voyais une fois par semaine Madame Blondin. J’ai même été en charge de porter les alliances à l’autel pour son mariage avec Monsieur Claudel, le boulanger. Je prenais cette tâche très au sérieux. Et même si mon ancienne institutrice avait changé de nom, je l’appelais toujours Madame Blondin. C’était une seconde mère pour moi.

Viveroche étant trop petit pour accueillir un lycée, j’ai donc continué ma scolarité à Gérardmer. C’est là que j’ai rencontré Frédéric Kaufman, mon meilleur ami. Il était aussi de Viveroche, mais avait fait son collège à Gérardmer, donc forcément je le connaissais peu. J’ai tout de suite senti qu’il était plus dégourdi que moi. C’est Fred qui est en premier venu vers moi. Je lisais un roman de la saga d’Elric de Moorcock dans la cour. On était d’accord pour dire que c’était beaucoup mieux que Le Seigneur des Anneaux, moins chiant. Les ados qu’on était se retrouvaient dans le personnage de cet albinos expert dans les arts magiques. On a commencé à traîner ensemble. Comme Fred avait une mobylette, il venait me chercher le week-end. On allait fumer des clopes derrière le stade. Quand c’était l’entraînement de foot de son grand frère Paul, on était les premiers supporters, pareil pendant les matchs. Toujours au premier rang. Parfois, des filles venaient regarder les entraînements, alors on essayait de leur parler. Mais bon, elles préféraient souvent les sportifs. Au fur et à mesure des sorties, on s’était constitué une petite bande de potes. Même si le noyau dur c’était moi et Fred. On passait aussi pas mal de temps au bar de Viveroche. Le café des Sports. C’était encore l’époque des flippers. Qu’est-ce qu’on a pu dépenser comme argent là dedans. Et au dessus du flipper, il y avait une affiche pour un concert de « Téléphone » à Nancy qui datait un peu. Ah cette affiche, ça nous a tellement fait fantasmer avec Fred. On connaissait un peu le groupe, mais quand on a vu leur dégaine sur l’affiche, on s’est dit qu’ils assuraient. Du coup on a mis nos sous en commun pour acheter leurs albums, et on en a fait des cassettes. Quel groupe ! Quelle puissance ! C’était autre chose que les dépressifs de « Noir Désir »… On était jeune, on avait envie de vivre intensément, et « Téléphone » c’était parfait pour ça ! Je crois que j’en pinçais un peu pour Corine, la bassiste.

A l’époque, c’était le père de Petra qui tenait le café, avant qu’elle ne le reprenne des années plus tard. On buvait que des monacos en ce temps là, avec du panaché, des trucs pas très fort mais au moins, c’était pas du lait fraise. Un soir, on a eu une idée. Fred allait ramener les verres au bar et en faire tomber un par terre. C’était une diversion qui me laisserait le temps de détacher l’affiche de « Téléphone » et de partir avec. Il a fait tomber un verre, tout le monde s’est retourné, le patron a passé la tête par dessus le comptoir, tendu une pelle et une balayette à Fred et il a nettoyé. Ca m’a laissé le temps de prendre l’affiche. Petra était là, elle m’a vu faire, m’a souri, mais n’a rien dit. Je pense qu’elle nous aimait bien. A l’époque… Une fois le sol propre, on a dit au revoir et on s’est cassé en mob. On était fier de nous !

On a fait quelques conneries dans ce genre, toujours sans importance. En été, ce qu’on adorait faire quand il faisait bien chaud, c’était prendre un pistolet à eau rempli, et rouler dans les rues de Viveroche pour arroser les gens. Les vieux nous traitaient de petits cons, mais qu’est ce que ça nous faisait marrer ! On a toujours été comme des frères avec Fred. Moi j’étais fils unique, et lui, il s’entendait bien avec son frère, mais c’étaient deux personnalités très différentes. Et surtout Fred s’en foutait de la réputation qu’avait ma famille. Quand les gens lui faisaient des remarques là dessus il disais toujours « Ouais mais au moins Monnier, il a une réputation lui ». L’été 1993, pour fêter notre BAC, on s’est lancé dans un road-trip. En partant de Viveroche, on devait rejoindre Munich pour aller découvrir la ville et les bières allemandes. On avait enfin 18 ans et on s’est dit que c’était une récompense parfaite pour avoir survécu au lycée. On est parti en mobylette, avec un sac à dos pour deux et une tente sur le porte bagage. On a jamais dépassé la frontière. La mob de Fred a crevé pas longtemps après avoir dépassé Starsbourg. En essayant de la ramener chez un garagiste, on a fait les cons avec et on a cassé la courroie de transmission. Les réparations nous ont coûté les frais de voyage. Donc le lendemain, retour à Viveroche. Quoiqu’il arrive, le séjour aurait été écourté. Quand on est rentré, on a appris la mauvaise nouvelle. Paul, le frère de Fred était décédé, il avait fait une mauvaise chute sur le crâne en vélo en allant à son entraînement de foot…

L’enterrement a eu lieu la semaine suivante. Tout le monde était là. Je me souviens du ciel gris. J’ai encore l’image de sa mère accrochée au cercueil en hurlant « mon fils ! ». Un cri déchirant. J’en ai encore la chaire de poule. Tout ça m’a énormément marqué. Fred n’a plus jamais été le même. Je crois que le deuil a été long pour lui. Il a passé l’été en famille, en Bretagne. J’avais le cœur lourd, quand je passais devant leur maison aux volets fermés. La famille Kaufman est ensuite revenue dans les Vosges, mais s’est installée à Gérardmer, loin des mauvais souvenirs de Viveroche. Fred et moi on s’est un peu perdu de vue. Et puis j’ai fait mon service militaire.

C’était une expérience un peu étrange. J’avais l’impression de revivre mes années collèges. Me retrouver avec tous ces types que je ne connaissais pas, à jouer une parodie de cohésion virile. Ca m’a beaucoup appris sur moi-même, sur ma capacité à être dans un groupe sans pour autant en faire partie, seul parmi la foule. Le soir je lisais des livres Dostoïevski, « Crime et Châtiment » et aussi « L’idiot ». Je me souviens qu’aux exercices de tirs, j’avais fait 68. Je suis retourné voir mon supérieur et quand il m’a demandé combien j’avais de points, je lui ai répondu fièrement « 68, une bonne année ». Le sergent a fait une de ces gueule. J’ai passé la soirée à récurer les chiottes. Le reste du temps j’avais été affecté aux transmissions. Je devais écouter les émissions des services de renseignements. Le Mur de Berlin venait de tomber, l’Europe se reconstituait petit à petit alors j’imagine que tout le monde s’écoutait. C’est là que j’ai eu connaissance des stations de nombre. C’est ces stations qui émettent sur des canaux bien particuliers à certaines heures pour diffuser juste une série de nombres. Nous on devait les noter et les envoyer à un autre service pour décryptage. Je ne crois pas avoir entendu d’émission d’UVB-76 à ce moment-là.

En revenant à la vie civile, j’ai essayé de trouver du travail à Paris. Ca n’a pas vraiment marché. Alors je suis rentré à Viveroche. Avec le service militaire et le temps passé dans la capitale, je ressentais une envie irrépressible de fuir, de partir loin pour me retrouver seul. Alors je suis partie. J’ai dit à ma mère que je reviendrais dans quelques temps, que je ne savais pas encore ma destination mais que ça ne serait pas au soleil. Je l’appellerais toutes les semaines. J’ai quitté Viveroche en 1997 pour ne revenir qu’en 2003.

Je suis revenu en juin, pour fêter mon anniversaire avec ma mère que je n’avais pas vu une seule fois en 6 ans. Je l’avais souvent au téléphone, elle ne m’a jamais demandé où j’étais. Une femme forte ma mère. Elle m’a accueillie comme si j’étais parti le mois dernier. On a mangé notre fameux gâteau au citron et je ne l’ai jamais vu aussi rayonnante. Je lui ai raconté mes aventures, et c’était la seule personne qui connaissait le pays où je suis resté pendant ces 6 années. Viveroche avait bien changé pendant mon absence. Quelques commerces avaient fermé, sans forcément quelqu’un pour les reprendre. Je suis retourné voir Mme Blondin, qui a versé une petite larme en me voyant. J’avais entendu dire que Fred était revenu vivre au village, qu’il avait ouvert un garage. Je me suis pointé un jour, comme ça l’air de rien. Il m’a tout de suite reconnu, on s’est sauté dans les bras. On était si heureux de se retrouver. On a passé la soirée ensemble à boire des bières sur les hauteurs de Viveroche. Il m’a rencardé sur ce qui avait bougé dans le village et aussi sur les petits boulots que je pouvais faire.

J’ai commencé par bosser à l’usine, et puis après j’ai fait facteur. Ce que je préférais dans ce métier, c’était de me lever très tôt avant d’aller travailler et de rester une dizaine de minutes à contempler le village sur les hauteurs, en silence. C’était très agréable.

Et en 2004, j’ai rencontré celle qui allait devenir ma future femme, Sylvie. C’était à un bal organisé par la mairie sur la place du village. Mon travail de facteur m’avait permis de renouer des liens avec pas mal de monde du lycée et on était tout un groupe à aller à ce fameux bal. J’étais toujours été assez solitaire, ou en tout cas je n’ai jamais été très à l’aise en groupe. Avec ces personnes, ça ne dérogeait pas à la règle, mais je faisais des efforts. La plupart des gens dans cette bande était en couple, voir mariés. Didier, un ami du frère de Fred, avait bien essayé de me présenter la sœur de sa femme, mais ça n’a pas marché. Avec Fred, on restait les éternels célibataires. On regardait les autres danser et à un moment, je la vois, avec sa robe à fleur. Magnifique. Elle se détachait du reste de la foule. Et je devais la dévorer des yeux parce que Fred m’a mis un coup de coude en me disant d’aller la voir. Sylvie venait d’arriver à Viveroche, elle ne connaissait pas grande monde. On a passé la soirée à discuter, à faire connaissance. On avait beaucoup de points communs. 6 mois plus tard on emménageait ensemble. C’était un vrai moment de bonheur comme j’en avais rarement vécu. L’impression d’être enfin compris.

Et si je me souviens bien, c’est peu de temps après que Fred m’a appris l’existence de la confrérie, de la Pierre Noire et d’Agartha.

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