Forêt de bras

Il n’est pas rare de voir des habitants déguisés en arbres dans les rues de Saint-Rullière. Plus particulièrement entre le 19 et le 21 mars. Si vous venez dans ce village de Touraine à cette période de l’année, vous trouverez les commerces fermés. Un hameau qu’on croirait à l’abandon. Mais en vous rapprochant de la place de l’hôtel de ville, vous croiserez de plus en plus d’habitants. Pour vous y rendre, vous devrez passer par la rue du Puits, de préférence le matin. Pendant les trois jours, chaque matinée à 11h12 très exactement, les habitants remontent la rue dans un silence de mort, pour accéder à la place où se tient un immense banquet. Tous portent des branches d’arbres qu’ils tiennent au dessus de leurs têtes. On croirait voir une forêt avancer d’un même pas. Les Rullièrois festoient alors dans la joie jusqu’à minuit. Sur chaque côté de la rue du Puits, on a installé il y a longtemps deux douzaines de petites bornes en pierre. Et pendant ces trois jours qu’on appelle « le Festival de la Forêt », cette rue est le théâtre d’un spectacle aussi étrange que grotesque. Sur chaque borne est perché un habitant du village déguisé en arbres. Les acteurs ne sont pas choisis aux hasards. Ce sont les plus grands des Rullièrois qui se tiennent ici, immobiles, sans un bruit et ceci de 11h11 à 23h12 précisément. De jour, le numéro a de quoi amuser le visiteur étranger. De nuit, la représentation devient effrayante. Les bras des acteurs sont pliés de façon étrange, faisant croire parfois à la naissance d’un deuxième coude. Les visages sont figés et recouverts de boue.

Quand on leur demande d’où vient cette tradition, les Rullièrois restent évasifs et donnent même des réponses contradictoires. Quand ils veulent bien répondre à la question. Si on s’éloigne de Saint-Rullière, on entend toutes sortes de choses concernant « le Festival de la Forêt ». Durant ces trois jours, les villages d’à côté évitent ce lieu qui a mauvaise réputation. Ce folklore mystérieux dure depuis une soixantaine d’années et serait dû à un événement d’une nature inexplicable. C’est ce que raconte Maurice Ledoux, en visite à Saint-Rullière le matin du 21 mars 1952.

« Y avait de la brume ce matin là. Ca recouvrait les champs des environs. Et puis ça tenait vachement bien. Je me souviens que je me suis dit « fais gaffe Maurice, c’est un coup à se retrouver dans le fossé ». J’étais allé en bagnole à Saint-Rullière. Je viens d’un patelin à côté vous savez. Villers-sur-Loire. J’y vis toujours. Donc j’avais pris les p’tites routes pour y aller. En faisant attention hein. J’avais pris un café au troquet. Les gens semblaient normaux. Après je suis allé voir mon copain Renaud. Il tenait une petite épicerie. Je savais qu’il aurait une chambre à air pour mon vélo. Ca m’évitait d’aller à la ville et puis comme ça je pouvais tailler le bout de gras avec lui. C’était un bon copain, le Renaud. On avait fait un peu le maquis pendant la guerre. Enfin, on avait essayé quoi. Je peux le dire maintenant, on était pas les meilleurs résistants hein.

Bref, donc je vais dans l’épicerie de Renaud à 11h pile. Je me souviens que la cloche a sonné à c’moment là. On bavarde, tout ça. Y avait deux autres personnes dans le magasin. Et puis il passe dans l’arrière boutique pour me chercher la chambre à air. Attendez… Non il y avait trois personnes en fait. Oui voilà c’est ça. Comme ça vous avez vraiment tous les détails. Donc trois personnes dans le magasin, Renaud revient avec la chambre à air. Il la pose sur le comptoir. Et là… Comment vous expliquez ça. Je l’ai senti partir. Il était en face de moi. A un moment il me regardait, ça allait. L’instant d’après il avait le regard vide. Comme si il savait plus où il était. Ses épaules aussi, elles sont tombées d’un seul coup. Et après il a commencé à regarder ses mains. Mais bizarrement. Comme si c’était la première fois qu’il les voyait. Il a regardé le dos de ses mains, après les paumes. J’ai essayé de le secouer pour savoir ce qu’il avait. Je pensais à une mauvaise blague, parce que c’était un farceur le Renaud. Mais quand je me suis tourné vers les autres gens dans le magasin, j’ai vu qu’ils faisaient la même chose. Ils étaient plantés là à regarder leurs mains comme des cons. Et puis à un moment ils ont tous relevés la tête, en même temps. Au même moment. Renaud aussi. Et ils sont sortis dans la rue. Je me suis demandé ce qu’il se passait, si les gens dans le magasin essayaient de me faire une blague. J’ai vite compris que c’était pas une blague hein. Et dehors… Bah dehors j’ai vu que c’étaient pas les seuls quoi.

Au début, y avait que trois, quatre personnes, en plus d’eux. Et puis dix, douze. Et puis après c’était tout le village qu’était dans la rue. Des gens que j’avais croisé au troquet, y avait même le curé. J’ai voulu l’arrêter, mais il est passé à côté, sans me voir. Tout le monde était dehors. J’ai crié, mais personne me répondait. Ca a fait de l’écho, je m’en souviens. J’ai même vu madame Pichard qu’était sortie toute nue. A son âge, quand même… Une dame de 80 ans. Du coup j’ai couru vers elle pour lui donner ma veste. Il faisait froid c’t’année là. Je l’ai mise sur ses épaules mais elle a continué à avancer. J’ai vu qu’il y avait aussi monsieur Moreau qu’était à poil. Et ils marchaient tous comme… comme des fantômes. Je les ai suivi jusque dans le champ d’à côté. Celui qu’est près de la forêt là. Et puis c’est là que j’ai vu ce qui se tramait.

L’espèce de foule a traversé tout le champ. On avait l’impression qu’y avait plus de brume ici qu’ailleurs. Au bout d’un moment, c’est tout le village qu’était dans le bois au bout du champ. Moi j’ai fait comme eux, je suis rentré dans la forêt. Parce que je comprenais toujours pas pourquoi personne me répondait et qu’est ce qui arrivait à tous ces gens. J’avais marché quoi, dix mètres ? Il faisait sombre là dedans. Je voyais devant moi hein, attention. Mais… pas comme si il était 11h30 du matin. J’avais l’impression qu’on était le soir. A l’heure où le soleil va bientôt se coucher. Et c’est là que j’ai vu le premier. Au début j’ai failli passer à côté sans faire attention. Devant moi je vois tout le monde. Tout Saint-Rullière était là, en file indienne. J’me suis caché derrière un arbre pour savoir exactement ce qu’ils faisaient. Je commençais à avoir un peu peur, vous voyez. En m’adossant à l’arbre, pour rester discret, je sens quelque chose bizarre. Le tronc était pas vraiment dur. En relevant la tête, j’ai failli crier. C’était pas un arbre qu’était là, c’était un type. Et franchement… sans vous mentir… je dirais que le gars mesurait quelque chose comme… 2mètres 50, peut être un peu plus. J’ai reconnu le gars Dubois. Il mesurait normalement pas plus d’1 mètre 70. Mais là… On avait l’impression qu’on l’avait étiré comme si c’était du chewing-gum. Ses bras étaient plus longs aussi. Et il avait une posture… qui foutait les j’tons. Comme ils font encore aujourd’hui là, rue du Puits. Mais le pire, c’était son visage. Le menton était vers le ciel, bouche ouverte avec une sorte de sourire. Mais tout son foutu visage était contracté, on aurait dit qu’il souffrait, le bougre. Tout en souriant. Et ses yeux… révulsés… J’en ai encore la chair de poule.

C’est vraiment à partir de ce moment, que je m’suis dit que tout ça, c’était pas normal. J’ai fait le signe de croix plusieurs fois. J’ai prié la Vierge, v’voyez. C’était l’oeuvre du Diable, pour sûr. Mais bon, je pouvais pas partir comme ça. « Maurice, mon gaillard, faut que tu comprennes c’qui s’passe, quitte à mettre un bourre-pif à Satan lui même » que j’me suis dit. J’ai pris mon courage à deux mains et j’me suis mis dans la file. Pour faire comme les autres. Pour éviter de me faire remarquer. C’était bien le seul truc que j’avais retenu du maquis. Se faire discret. Quand j’étais dans la queue j’avais l’impression d’être à l’église quand on attend l’hostie. Mais là c’était une église diabolique. Même si personne était menaçant… Ceux qui étaient tout devant, quand ils sortaient de la file, ils faisaient quelques pas. Dans n’importe quelle direction. Et en marchant, c’est là qu’ils grandissaient. Les gens gagnaient facilement 1 mètre. Pour me contenir, j’ai fermé les yeux. J’avais les tripes qui dansaient la java et une envie de vomir. Quand j’ai rouvert les yeux, j’ai vu que ceux qui sortaient du rang se figaient en arbres. Parfois même qu’y en avaient d’autres qui se montaient dessus, pour faire des arbres plus grands. Plus j’avançais, plus la brume était dense. Et il faisait étrangement sombre. Avec la brume, la forêt devenait grise. C’est dur de vous raconter tout ça… En y repensant, j’étais en enfer, pour sûr…

Le pire c’était le silence. Personne parlait. Devant moi j’ai reconnu le Renaud. Alors j’ai sifflé, avec le sifflement qu’on utilisait pour communiquer sans se faire repérer par les boches. Il a pas bronché. Ils étaient tous possédés. Tous des… comment qu’on appelle ça… des zombies quoi. Hein c’est ça ? Des zombies… A un moment quand il restait une dizaine de personne devant moi, j’en pouvais plus d’attendre. C’était interminable. Alors je suis passé sur le côté v’voyez. En me faisant tout petit hein. Je savais pas si les autres diables qui se prenaient pour des arbres voudraient m’attaquer ou quoi. Surtout que maintenant ils étaient au moins une cinquantaine, à rester figés, les yeux aux ciel… Une forêt d’humains, comme ça… C’était terrifiant… L’enfer que j’vous dis ! Quand j’ai réussi à être assez près, j’ai vu ce pourquoi y faisaient la queue. Y avait un trou dans le sol. C’était en forme d’entonnoir. Ca devait faire 50 cm de diamètre au niveau du sol. Après ça s’enfonçait en cône, sur je dirais 20 cm et le reste descendait à pic dans les entrailles de la Terre. Et les gens, il se mettaient à genoux à côté du trou. Et ils tendaient l’oreille. Ca devait être Satan lui même qui parlait à ses ouailles, en direct de l’Enfer. Les gens ils écoutaient en hochant la tête. Et à la fin, avant de se relever, ils disaient merci, la tête presque dans le trou. Et la façon dont ils disaient « merci »… J’en aurais presque la gerbe… En me rapprochant encore un peu, j’ai cru entendre une voix, j’ai pas compris ce qu’elle disait. Et là j’ai pris peur. Etre aussi proche du démon ! Donc j’ai fait demi tour, j’ai bousculé quelqu’un et je suis sorti de la forêt en courant le plus vite possible. En arrivant au bord de la forêt, j’ai senti le sol trembler. J’ai rejoint le champ et j’ai couru jusque dans la rue. Dans le village, y avait un grand silence. Mais au moins on pouvait entendre des oiseaux, des bêtes quoi. Dans la forêt, c’était comme si tout était mort. Je me suis monté dans ma voiture et je suis parti en trombe.

J’étais obligé de repasser devant le champ parce que la route passait par là. Et quand je suis passé, j’ai vu que tout le village qui marchait. En se tenant soit la tête, soit le dos. Et ils avaient une taille normale. On avait l’impression qu’ils avaient tous bu un coup de trop. J’ai repéré le Renaud qui m’a fait un signe de la main, l’air hagard. J’ai tourné la tête et j’ai accéléré. En arrivant chez moi, j’ai dit à ma femme que fallait plus jamais qu’elle aille à Saint-Rullière. J’ai raconté mon histoire à tout le monde à Villers-sur-Loire. Au début les gens m’ont pas cru, ils m’ont pris pour un fou. Et puis ils ont bien vu que les gens là bas, à Saint-Rullière, ils étaient devenus bizarre quand on parlait de la forêt. L’histoire est passée aux oubliettes, jusqu’à l’année d’après, en 53, quand ils ont commencés à se déguiser en arbre autour du 21 mars. Quand des copains sont allé là bas, et qu’ils ont demandé pourquoi qu’y faisaient ça, personne a répondu. Ou alors c’était jamais la même réponse… Ils souriaient bêtement. J’ai essayé de parler à Renaud, et il disait que c’était normal de faire ça, entre gens du village. Il est mort en 75 en emportant le secret avec lui. J’avais demandé aux anciens de Villers-sur-Loire, savoir si ils avaient entendu parler de ça avant 52. Ils ont tous répondu que non, qu’ils me croyaient et que fallait plus retourner là bas. Et dès qu’ils entendaient le nom de Saint-Rullière, ils crachaient par terre en faisant le signe de croix. J’suis pas un menteur. J’sais ce que j’ai vu. J’ai vu tout un village se diriger dans la forêt, parler avec le Diable et se changer en arbres. Allez savoir pourquoi la terre a tremblée après… »

 

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